Cinéma - Dans la cuisine des Nguyen de Stéphane Ly-Cuong (2025)

Enfin ! Enfin un film qui parle de la communauté vietnamienne en France sans sombrer dans la comédie ou les clichés. Mais n’allons pas réduire ce film musical à cela…

Il aura fallu près de 30 ans à Stéphane Ly-Cuong pour pouvoir enfin monter son premier long-métrage. Et il a mis sans doute beaucoup de lui même, de sa propre histoire et de celle de sa famille dans ce film, cela se sent. Car on ressent immédiatement de l’authenticité dans cette histoire d’une jeune femme, Yvonne Nguyen (Clothilde Chevalier), d’origine vietnamienne, et qui rêve d’une carrière dans la comédie musicale. C’est au grand dam de sa mère (Anh Tran-Nghia) qui préférerait la voir reprendre son restaurant en banlieue, ou au moins avoir un métier “sérieux”. Comme tout bon film musical, on alterne les séquences rêvées et chantées avec des scènes de la réalité. Les chansons ont été écrites par Clovis Schneider, avec également l’aide de Thuy-Nhân Dao pour celles en Vietnamien. C’est dans un style Broadway (on sent le fan…) plutôt que Jacques Demy, évidemment. Image

Si le film fonctionne dès les premières minutes par ses scènes musicales (coucou au très surévalué La-La-Land…) et le talent de son actrice principale, il fallait aussi une histoire, celui d’une jeune femme qui s’acharne à croire en ses rêves. Un classique aussi à Broadway! Mais tout cela sur fond d’une génération franco-vietnamienne déracinée. Yvonne voudrait faire oublier qu’elle est asiatique, elle qui comprend le vietnamien de sa mère mais ne le parle pas vraiment. Elle n’a jamais connu “son pays”, comme aiment lui rappeler les directeurs de casting, et on la cantonne à faire l’Asiatique de service. Mais en postulant pour un gros spectacle dirigé par un metteur en scène à la mode, Philippe Vernon (joué avec autodérision par notre Thomas Jolly olympique) elle croit voir le bout du tunnel. C’est pourtant un enchaînement de clichés plus ou moins racistes ou coloniaux, où le Mekong côtoie la baie d’Halong et les Geisha vont sur la place Tian’anmen. C’est le seul moment où l’on use de ces clichés pour dénoncer.

Quand je parlais d’authenticité, il y a déjà le nom de famille du titre du film. Si pour les français, Yvonne prononce son nom “hènguyène”, dans le reste du film, il est enfin prononcé correctement, à savoir “niuyen”. En même temps, on a déjà du mal avec le nom d’un joueur de foot français commençant par un M. Ce petit détail n’est pas rien. Et la maman d’Yvonne est surprise qu’un client français ayant séjourné au Vietnam veuille un Bún riêu, comme si les mentalités changeaient lentement…En parallèle, Yvonne fait de la pub pour une marque de nems qui met ce plat vietnamien à toutes les sauces fusion (Inde, Mexique, Italie..). Nous plongeons ainsi dans la cuisine vietnamienne avec la maman de l’héroïne et dans les plats les plus emblématiques, soient méconnus, soient assimilés à la cuisine chinoise. Stéphane Ly-Cuong rétablit ainsi des vérités, lui qui doit être de cette génération prête à tout pour l’intégration (via les parents…), à commencer par les prénoms et l’oubli de la langue maternelle.

Tout en faisant cela, le réalisateur parle aussi d’une autre partie de son parcours : Pouvoir faire ce que l’on aime, croire en ses rêves et être soi. C’est le parcours conjoint du personnage de Coco (Gaël Kamilindi) et d’Yvonne qui ne veulent par renier ce qu’ils sont pour rentrer dans des cases d’un autre âge. Et en face de cela, il y a le personnage de Fu Fen (Leanna Chea) et le questionnement sur l’utilisation d’un accent ou pas pour interpréter un personnage asiatique. C’est aussi à travers cela que le film dépasse le cas de la communauté franco-vietnamienne ou même asiatique car ce sont ce que vivent les enfants d’immigrés et de réfugiés dans le pays d’accueil, notamment dans le monde du spectacle et du septième art. Ainsi, l’actrice principale dont c’est le premier rôle au cinéma, a du elle aussi avoir un parcours similaire à son rôle. Et combien d’acteurs et d’actrices sont emprisonnés comme ça dans des clichés, sans même parler d’autres métiers.

Voilà donc un film réussi par son histoire qui dépasse le cadre communautaire, par son casting qui met en lumière de nouveaux visages autant que d’anciens (Linh-Dan Pham, Camille Japy), sa mise en scène et sa mise en musique. Certains y ont vu de l’amateurisme pour les premières scènes du spectacle pour enfant que joue Yvonne avec ses amis, sans essayer de comprendre…laissons les là dans leur ignorance crasse, bien typique d’un monde des critiques cinéma d’hier et du bashing d’aujourd’hui. On a enfin des textes et des chorégraphies au même niveau avec une part d’autodérision rafraîchissante, ce qui respire justement la passion de cet art. Le film ne se veut pas dans la tradition des grosses productions hollywoodiennes mais plutôt des théâtres de Broadway. J’espère qu’il remettra enfin quelques pendules à l’heure, même si le manque de promo et d’exposition risque de lui faire rater son public. On notera au générique le soutien de quelques enseignes bien connues des amateurs de Vietnam en France.

Une Bande-annoncevideo


Ecrit le : 11/03/2025
Categorie : cinéma
Tags : cinéma,vietnam,vietkhieu,2020s,france

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