Géopolitiko 9 - Le problème des frontières
Beaucoup des conflits qui agitent le monde viennent des frontières. Beaucoup y laissent leur vie pour les traverser quand d’autres revendiquent quelques kilomètres carrés de territoire avec des raisons historiques ou économiques, voire égocentriques.
Pour ce dernier numéro de Géopolitiko, j’aborde donc cet élément difficile à percevoir lorsqu’il n’y a aucune délimitation physique (fleuve, montagne, mur, grillage, fossé…). Elles cristallisent pourtant les problèmes avec les migrations de population, les échanges commerciaux. Certains les voudraient hautes de murs infranchissables. Et nous avons même l’une d’elle qui serait le seul édifice humain visible de l’espace, si l’on en croit la légende, même si elle n’en marque plus aucune. Comme souvent, il faut revenir à l’histoire pour comprendre d’où cela provient.
Les origines des frontières
Il est difficile de dire précisément à quand remonte la notion de frontière. Depuis la nuit des temps, les humains se disputent des territoires en disant que jusqu’à un certain repère visuel, cela leur appartient. C’était plus facilement des fleuves, des montagnes, des rochers, des arbres… Puis vint le temps des premières cartes mais forcément celui qui a le pouvoir d’en dessiner a aussi le pouvoir de s’approprier ces mêmes territoires. Même à l’époque préhistorique, il y a des embryons de cartes (cf Lascaux…). Les Grecs avec Ptolémée améliorent cela en nommant et repérant les lieux. Et les romains avec leurs vaste empire ont pris soin aussi de documenter les voies et territoires. L’histoire de la cartographie mériterait un article historique.
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Carte de Bedolina dans le Val Camonica.(Luca Giarelli)
Mais dans les contrées où l’occident n’avait pas mis les pieds, la notion de frontière était plus flou, plus souvent liée à des éléments géographiques comme rivières et montagnes. On a perdu beaucoup de l’histoire des peuples pré-colombiens ou autochtones en Amérique. En Asie aussi la Chine ou la Mongolie ont pratiqué des formes de cartographies. Aujourd’hui, on a retrouvé des traces du 4ème siècle avant Jésus Christ. Et cela montre bien aussi que ce sont les plus forts qui dictent leur loi dans ce dessin des limites des territoires. En Chine c’était la dynastie des Han, par exemple. Le développement des empires européens après le moyen-age à travers le monde étendra un peu plus la notion de frontière et l’appropriation de la planète par ces règles. Au niveau régional, nous avons aussi connu cette notion avec les seigneurs qui guerroyaient pour de plus petits territoires. Cela permettait de mettre en place des taxes et des impôts, de lever ses sujets comme armée dans des guerres. On parle aussi de “Marche” pour ces zones frontalières pour établir une défense.
Une carte de soie de la dynastie des Han occidentaux (202 av. J.-C. – 9 après J.-C.) trouvée dans la tombe 3 du site de tombes de Mawangdui Han, représentant le royaume de Changsha et le royaume de Nanyue dans le sud de la Chine
L’époque coloniale
La cartographie va se développer plus largement durant l’extension coloniale des empires. Les cartographes embarquaient dans les expéditions pour décrire et nommer les découvertes. Les noms des rois et empereurs, des territoires d’origine, des découvreurs ont donné des noms qui persistent de nos jours comme la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle Galles du sud, l’Amérique, ou parfois des noms de villes…Toute cette géographie a été façonnée alors par les colonisateurs venus principalement d’Europe. On retrouve moins ce type d’influence dans les noms par la colonisation chinoise qui pesait plus sur les structures administratives et les langues. La cartographie Otomane et du monde musulman n’est pas non plus à négliger, au même titre que l’influence de la Perse. La Méditerranée et le nord de l’Afrique et le moyen-orient ont été d’abord largement cartographiés par ces dominations successives. Et donc les frontières d’évoluer. En Inde, les royaumes étaient morcelés avant que le Royaume Uni ne s’arroge le pouvoir.
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Le monde en 1630 (carte de Hendrik Hondius)
L’Afrique a mis plus de temps à voir ses frontières intérieures se fixer avec cette même colonisation qui a fait fi des répartitions des langues et des tribus, des ethnies, des royaumes qu’elle a utilisé ou fait tomber. Même la Polynésie et ses nombreuses îles avaient été cartographiées par les autochtones. Les empires redessinèrent les frontières pendant la conférence de Berlin entre 1884 et 1885, faisant fi de toute l’histoire du continent avant leur venue, des répartitions de populations, langues et religions. Cela donna cette situation très simpliste après !
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Car lorsque l’humain a reconnu que la planète était ronde et qu’on en a fait à peu près le tour, il y a eu la définition de nouveaux repères avec les latitudes, les longitudes, le zéro méridien, l’équateur, les cercles polaires, etc…Et de nouveaux instruments de mesure. Ce qui a donné de nouvelles frontières totalement virtuelles, cette fois. Elle serviront parfois pour des accords ou traités de paix bien qu’elles soient difficile à matérialiser sur le terrain. Et puis la première guerre mondiale a été d’un grand bouleversement à l’intérieur de l’Europe et avec les possessions européennes. Des empires et royaumes furent disloqués et certaines peuples ont obtenu une indépendance parfois très éphémère. J’ai déjà parlé ici de la Pologne ou des Pays Baltes mais il y a eu aussi la Tchécoslovaquie et tout ce qui était issu de l’empire Austro-Hongrois, comme la Serbie etc..Difficile aujourd’hui de comprendre la logique d’influence qui donna ou pas des indépendances et des frontières telles que l’on connaît parfois aujourd’hui. Si on regarde aussi l’évolution des frontières dans les deux Amériques et en Asie, elles dépendent encore largement des restes d’empire et d’un nouvel empire qui a émergé, les USA. Mais hélas, la seconde guerre mondiale a largement prospéré sur les restes du premier conflit, un conflit d’empires.

L’Amérique du sud en 1910
La guerre froide
Si la phase de décolonisation a dicté des frontières basées sur la vision des anciens empires, elles ne tiennent compte que des rapports de force installés par ces mêmes empires au cours des années de domination. Déplacements de population, génocides, esclavage, tout cela se retrouve encore dans les frontières d’aujourd’hui comme germes de conflits, d’Afrique à l’Asie du Sud-est en passant par le Moyen-orient. Mais deux nouveaux empires émergent aussi de ce conflit : USA et URSS.
Après la seconde guerre mondiale et notamment avec le traité de Yalta, nouvelle redistribution des cartes, des influences et donc des frontières. La Russie Soviétique impose sa lecture des frontières en Europe de l’est jusqu’en Asie…et en fera même abstraction dans sa sphère d’influence en Europe de l’est si on regarde ce qu’il se passa à Prague, par exemple. Mais la guerre froide qui s’installa avec les USA a aussi modelé d’autres frontières. Il y eut la guerre de Corée et un parallèle qui traça arbitrairement la frontière entre le nord communiste et le sud qu’on dira “non communiste” mais pas si démocratique que cela au début. Vint aussi le tour du Vietnam après les accords de Genève, là aussi autour d’un parallèle très virtuel. Il faudra encore près de 20 ans de guerre pour voir cette frontière s’effacer. Pour le reste des frontières de l’Asie du sud-est, elles restent particulièrement floues car dictées en grande partie par l’histoire coloniale récente pour définir ce qui est la Thaïlande, la Cambodge, le Vietnam ou le Laos, par exemple, voire la Malaisie et ses deux entités, en plus de l’influence Chinoise. De la même manière, l’Afrique a subi des sphères d’influences de la guerre froide après celles de la colonisation. On a vu ainsi cohabiter deux Congos distincts qui n’ont rien à voir avec une notion de langue ou d’ethnie, si même de fleuve. Et aujourd’hui revoir des influences russes ou chinoises nous rappelle que d’autres guerres froides continuent de guider les conflits et frontières.
jusqu’où remonter ?
La question qui pèse sur la définition de frontière est bien celle de la période de référence. Ainsi si nous prenons la France, nous avons une frontière qui reprend globalement ce qui a été défini après la premières guerre mondiale lorsque la France récupéra l’Alsace et la Lorraine perdues en 1871. Mais si on regarde de manière un peu plus large, nous avons rendus des territoires indépendants après des guerres civiles ou des accords, et nous avons aussi étendu notre influence de manière plus ou moins légale ailleurs dans le monde (cf Mayotte par exemple). On a coutume de dire que c’est le gagnant ou le puissant qui dicte sa loi. Sauf que l’on ne reste pas puissant éternellement et qu’il y a toujours des montées nationalistes qui remettent en cause une frontière établie. Ainsi récemment a-t-on revu des remises en cause de la frontière entre Grèce et Turquie qui a été dictée par d’autres puissances après des conflits locaux et la défaite de l’empire Ottoman à la première guerre mondiale. On en a même oublié les dictatures passées… Dans le conflit Israélo-palestinien, il est clair que les frontières telles que définies officiellement ne sont absolument pas respectées par l’état Israélien qui brandit le droit à autodéfense ou parfois un droit historique qui est justement difficilement recevable par rapport à d’autres exemples du même type. En Asie, les conflits de frontières du Cambodge font ressurgir des notions frontalières issues d’anciens empires comme les Chams et les Khmers.

l’exemple de la France
L’impossibilité de la frontière ethnique ou linguistique
On pourrait faire fi de toute la part historique pour ne garder que les notions de langues…Imaginez rien qu’en Europe si nous dessinions les frontières par les langues. Belgique et Suisse se retrouveraient scindés entre deux ou trois pays. On reverrait peut-être ce qui a donné lieu à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne d’Hitler. Et je n’ose même pas imaginer ce que cela donnerait dans les pays de l’ex-Yougoslavie, tout en facilitant l’indépendance du Pays Basque ou de la Corse.

l’absurdité du mur de Berlin
Autre hypothèse, celle des ethnies…Une frontière d’autant plus floue que les populations actuelles sont mêlées et métissées. Cela donne déjà assez de polémiques avec les racistes de tous poils et les théoriciens raciaux. Devrait on alors regarder le maillage ethnique à une certaine échelle pour savoir qui est le dominant ou le dominé ? Là aussi je vous laisse deviner ce qui se passerait dans … les USA de Trump dans les états du sud, où l’on a une forte immigration hispanique, une langue espagnole plus parlée que l’anglais, etc. Entre la re-migration des fachos comme Musk (qui a oublié que sa famille est migrante…en Afrique du Sud) et les agissements de l’ICE, le mur, on sait le sujet très sensible.
La mer, qu’on voit..
être déchirée aujourd’hui entre pays, montre que les frontières sont toujours des lieux de friction. Des lois ont été écrites mais restent vagues sur l’appartenance des zones maritimes. On le voit pour le détroit d’Ormuz, pour les noms donnés aux mers (golfe du Mexique ou des Amériques ? Mer de Chine ? ), pour le sous-sol avec la différence entre le point de forage et l’étendue du gisement comme c’est le cas en face du Liban, de la Palestine, d’Israël, de la Turquie ou de la Grèce…La France a elle-même parmi les plus larges frontières maritimes au monde si on prend en compte toutes ses “possessions” outre-mer. Ces frontières définissent notamment les contrôles des points de passage commerciaux, à l’égal des routes terrestres. Sauf qu’aujourd’hui une bonne part du commerce mondial transite par les mers. Et si nous allons plus loin, nous allons voir définir des frontières aériennes et spatiales qui ne se limitent pas à un survol d’un avion de ligne dans son altitude de croisière. On parle ici des capacités d’espionnage et même de brouillages divers. Avec les avancées technologiques, les frontières ont plus de 3 dimensions.
Et si on se souvenait que …
… nous sommes tous dans une seule et même planète, que nous devons partager aussi avec le vivant ? Vaste utopie aussi puisque l’humain aime être supérieur et s’accaparer choses et territoires. Même chez des tribus dites primitives qui essaient de partager avec le vivant, il y a eu des conflits territoriaux sans que l’on sache véritablement si c’était une histoire de frontière ou de ressources. D’ailleurs chez d’autres animaux que l’humain, il y a aussi des notions de territoires et de domination. La frontière n’en est que l’expression officielle. Elles permettent des taxes et fermetures commerciales, de réguler ou d’essayer de réguler des migrations, parfois même on a supposé qu’elles allaient stopper les maladies et autres contaminations aériennes. C’est oublier que bon nombre d’êtres vivants n’ont que faire de ces frontières humaines, humains compris. Nous avons vu par exemple des villes et villages partagés par des frontières mais qui n’empêchaient pas la vie de continuer…quant ailleurs elle a séparé des familles, tué des activités.
Elles ne cesseront, malgré toutes les bonnes volontés de bouger au fil des conflits et migrations, avec la crise climatique aussi. Car lorsqu’elle est fixée par un fleuve ou une montagne, l’érosion, la sécheresse et d’autres phénomènes comme les séismes mettront à mal encore plus dans l’avenir ce que nous avons cru immuable. Malgré tous les obstacles mis en place par les puissants pour défendre de pseudo-acquis, des hommes et des femmes continueront d’essayer de les franchir au péril de leur vie. Peut-être autour de vous connaissez vous quelqu’un dont le père, la mère ou parfois lui/elle même a franchi une frontière au péril de sa vie. Pour ma part, j’ai le souvenir d’une frontière éphémère dans la France des années 40 et qui a vu périr des gens aussi et aurait pu modifier mon existence même…
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Et quand nous utilisons encore ce terme pour d’autres types de frontière (frontière numérique par exemple…), n’oublions pas qu’elles ne profitent jamais qu’à ceux qui protègent leur propre pouvoir, rarement à tous. Ainsi se termine la rubrique Géopolitiko, par un article qui n’a rien non plus d’une frontière définitive. Juste un besoin de revoir le rythme du monde autrement.