Portfolio et un peu plus - Une balade à Paris
Plus qu’un Portfolio sur une balade à Paris, ce post est une réflexion plus ou moins poétique sur cette grande ville que j’ai quittée il y a un moment.
Cela faisait un peu plus d’un an que je n’avais pas vagabondé dans les rues de Paris. Je cherchais des raisons pour prendre un appareil photo dans la poche et me perdre un peu dans des lieux connus ou pas. Le hasard ou presque, a commencé par me mener dans le 19ème arrondissement, le genre d’arrondissement qu’on oublie un peu, en périphérie, avec ses îlots d’immeubles récents, une allure un peu banlieusarde parfois qu’on a essayé de rehausser d’une Géode ou d’une Philharmonie; D’anciens quartiers ouvriers devenus parfois dortoirs; Des canaux aussi qui ne semblent plus que décoratif, à défaut de faire respirer cette ville minérale. Le jour est levé, les lèves-tôt sont déjà à l’ouvrage pour attraper ici un Bus, là la station de métro, un café fumant dans la main. Les livreurs commencent à envahir les ruelles sans encore provoquer les klaxons des automobilistes pressés, ou de leurs collègues.
Mais sur ces grandes artères plus commerciales que résidentielles, il y a cette impression d’une vie mécanique, routinière. Je m’insère dans le flot et je pense à une de mes destinations probables, comme en écho à tout cela. Je remonte les rues pour aller vers l’une des plus fameuses buttes de la cité. Non, pas Montmartre, devenu piège à touriste ou carte postale effacée mais celle des buttes Chaumont, car elles sont plusieurs à hérisser ainsi le décor. Pourtant, mon regard est interpelé par tout autre chose sur le chemin : Des formes recroquevillées sur le sol, immobiles, parfois sur des matelas sinon sur des cartons. Il fait 8°c ce matin. Aucun geste, aucune tête, même pas l’impression d’une respiration. Pas même un petit mot posé sur le sol. Leur a-t-on demandé d’être invisible ? Ils semblent l’être pour l’instant pour les passants qui dévient à peine leurs pas. Juste un sac informe qu’on devine occupé, sans soupçonné le nom et encore moins l’histoire qui l’a laissé là. Le soleil point à l’horizon au dessus de cette crête d’immeubles. Me voici enfin dans le parc et le monde devient parallèle. Des promeneurs comme moi, mais surtout des joggeurs arborant fièrement une tenue moulante mettant en valeur leurs formes…ou croyant le faire.
Car ici tout ne semble que paraître. J’en vois un faire des allers et retours sur une simple ligne droite, suant à grosses gouttes. Et là une duo féminin qui semble s’émuler, alors que plus loin c’est un Chow Chow qui s’ébroue sur la pelouse avec sa maîtresse. Qui promène l’autre ? Peut-être les deux. Je me souviens de ce parc l’été, de ce décor artificiel sculpté dans le gypse avec au sommet une sorte de Kiosque déserté depuis longtemps par la bonne société locale. Qu’il semble loin le temps de sa création et des belles toilettes de ces dames et messieurs. On vient toujours soigner son image mais d’une bien autre manière. Le parc est en travaux et les passerelles ne font plus peur à personne, ou plutôt si, dans un monde qui a peur de lui-même et refuse précipices et à-pics. Je quitte le parc pour longer un hôpital fondé il y a plus d’un siècle par une des grandes fortunes de l’époque. Là aussi des travaux qui ne laissent que façade et ossature. Mais je me demande s’il accueillera toujours les indigents, s’il y aura encore des lits et le personnel qui va avec ou si, comme le quartier le laisse penser, ce sera plus une élite qui le fréquentera. L’histoire et le nom en façade mais quoi d’autre derrière?
Me voilà à redescendre cette colline, croisant des noms connus ou inconnus et encore ces ombres sur le sol, dans des recoins improbables. Ah justement, j’arrive sur une place dont on a oublié un peu l’origine du nom : Un militaire? Non un résistant communiste et justement c’est le siège de ce parti, une architecture toujours futuriste pour un parti qui n’est que l’ombre de son passé. Niemeyer est presque invisibilisé lui aussi et le plus spectaculaire est enterré sous cette bulle qui semble vouloir éclore, briller encore. Des grilles et tourniquets à l’entrée, comme une impression de camp retranché. Et en face de cela, une station service aux prix prohibitifs, crise pétrolière oblige, Comme un symbole…et la chaussée d’être aussi en travaux avec ces même résidus de pétrole. menaçant le passant un peu légèrement chaussé. Les arbres qui entourent la place semblent se gausser de la situation. Après une halte qui n’appartient qu’à moi, je pars dans une descente vertigineuse le long d’un hopital au patronyme royal, pour finir près du Canal St Martin. A cette heure, avec une température encore en dessous de 10°c, il n’y a pas foule sur les berges. Quelques vélos de part et d’autres, même pas cargo ou pour amener les enfants à l’école. Le canal n’emporte plus grand chose, lui. Ce sont les vacances… Vacances bien dérisoires comme cette écluse qui ne sert pas tant que ça, mais aussi pour ceux qui ont trouvé refuge sous des tentes.
Si la bulle de Niemeyer masquait aussi le théatre des débats, ces bulles portatives destinées “normalement” aux randonneurs masquent également ceux que l’on ne veut plus voir. Mais ils sont bien là, rangeant tant bien que mal leurs effets personnels à la merci de leurs congénères humains. Toujours pas de visages, pas de sons, pas de mouvements ou de lumière attestant d’une présence. Comme deux mondes qui se cotoient sans se voir et je longe ainsi les berges d’un canal sans courant. Le seul courant, ici, c’est celui qui alimente quelques bornes pour vélos ou pour automobiles. Je prends le petit raccourci qui m’amène sur la place de la République. Qu’elle me paraît familière avec sa statue du même nom : Une femme, pour illustrer ce pouvoir, ce n’est pas commun. Comme une excuse pour faire oublier qu’aucune n’a occupé le poste suprème. J’ai fait quelques manifestations sur ce lieu et le 1er mai qui arrive en sera une autre. Le symbole, il est oublié de tous, quand des travailleurs payaient dans le sang leurs saines revendications loin d’ici ou quand Internationale avait une signification moins mercantile. Pourtant la République semble toujours bien aveugle. A ses pieds, il n’y a pas que des touriste mais un homme assis, en guenilles. Un autre a choisi ce lieu pourtant si mal protégé pour se recroqueviller. Ses pieds sont nus, sales et il n’a qu’un modeste duvet kaki pour se protéger. Là encore, il masque son visage vis à vis des passants qui ne regardent que le sommet. Tout autour, la place est devenue chantre du capitalisme glorieux entre banques et magasins de sport ou d’électro-ménager. Je ne vais plus dans l’artère autrefois dédiée aux jeux vidéo. Là aussi les temps ont changé et la vie trépidante des gamers a quitté ses lieux.

Je continue ma descente pour rejoindre ce petit quartier historiquement chinois, lorsque des ouvriers venus de l’autre bout du monde travaillaient pour construire notre métropolitain sous l’égide de Fulgence Bienvenue. La Bienvenue, on leur souhaita d’une drôle de façon mais il y a encore là des magasins de gros pour bijous et vêtement et d’autres échoppes qui ont su résister à la gentrification du quartier. Les vieilles maisons bancales ont été sauvées mais le ravalement a fait perdre leurs traces moyen-ageuses. C’est pourtant encore un quartier de ruelles que le célèbre Baron ne fit pas raser. Là un livreur décharge des fruits et légumes en provenance de Rungis, quand autrefois ils venaient de ce que Zola appela le Ventre de Paris. C’est justement mon ventre qui me préoccupe. Et pas que moi, quand je croise enfin un visage qui me demande une petite pièce que j’ai malheureusement oublié. Ah, maudit bout de plastique qui ne sert qu’à aligner des chiffres. Un sourire et un air désolé ne nourirrons pas cet homme qui semble venir du Levant ou d’un peu plus loin dans l’orient. Un peu plus loin, une femme bien habillée qui pourrait être ma voisine soixantenaire, s’est assise à coté d’une pancarte demandant aussi une aide salvatrice. Passive ou muette, elle est surtout comme sculpté dans le décor. Et de toute part, les parisiens et parisiennes courent pour rejoindre un bureau, discuter d’une affaire au téléphone ou simplement pour quelques courses mystérieuses.

Je fais un détour par Beaubourg et son Centre Pompidou. J’ai souvent fréquenté le lieu, lui aussi en travaux. Il fut critiqué mais paradoxalement, je trouve qu’il apporte un peu de chaleur avec ses couleurs. Du coté façade, le quartier a mal vieilli. Je ne m’y reconnaît plus, comme par exemple ces lampadaires néo-retro collés à coté de ce bâtiment avant-gardiste. Tout le reste est insipide, singeant parfois les immeubles anciens, ou sinon dans des façades trop refaites.

Et plus loin, on a masqué la misère des saignées faites pour créer des bassins et des oeuvres d’art. De larges fresques dont l’une semble nous dire Chut…Ne dites rien. Il y avait pourtant des saltimbanques et des animations dans les années 80 et 90 sur le parvis. Un autre nous dit que la connaissance et l’action sont le pouvoir. Plus d’accès à la connaissance, ici en ce moment. Et pour l’action, tout semble nous en empêcher.

Mon escapade est presque terminée. Je prends cette fois le métro pour revenir au point de départ. Je traverse les stations ferroviaires avec ce colimaçon de metal. Des valises viennent peupler le wagon, sans la moindre idée de leur provenance. Vacances, Affaires, nul ne sait. Mais par contre je reconnais bien les touristes qui regardent les noms des stations avec envie. Bientôt l’arrêt tant désiré. Je les imagine aller à un musée, une exposition peut-être. J’entends une maman parler de sa vie d’étudiante à sa fille adolescente. Il y a de la nostalgie dans sa voix et son regard vers ce nom. Jaurès…il me rappelle un lycée aussi, pas le mien mais c’était l’autre grand lycée de ma ville. Un peu plus tard je tombe sur des graffitis sur les murs d’une maison. L’un représente des robots il me semble et je me demande comment il a pu arriver si loin de toute prise, au milieu d’une façade grisatre. Peut-être sera-t-il effacé mais il donne un peu de vie dans un quartier où elle semble être partie…Partie en vacances ou juste à son travail ?

Dans mon étape finale, justement, je revois un autre graffiti, volontaire et accepté celui-là. Il jouxte un magasin d’alimentation asiatique et donne un peu de dépaysement dans ce paysage d’entrepots et de maisons délabrées. Le quartier est prévu d’être rasé en partie. Bientôt il y aura des immeubles impersonnels, copiés-collés d’une autre banlieue. Je me demande comment nos descendants verront ce que l’on a fait de nos quartiers. Nous qui admirons les alignements Haussmaniens, peut-être le seront-ils ? J’en doute un peu quand je vois déjà le sort réservé à toutes nos constructions des 30 glorieuses, de ces bâtiments souvent trop vite faits et pensés qui aujourd’hui ne suffisent même plus à abriter tout le monde. Il y a tout juste deux ans, nous vivions une illusion estivale faisant croire au monde à une certaine unité. Qu’elle me semble balayée aujourd’hui. J’avais l’impression d’être un témoin invisible entre ces deux mondes. Je n’avais ni le look du touriste, ni celui du travailleur. Juste un gars qui passait avec un sac sur le dos et qui marchait en observant le monde en marche…ou à l’arrêt selon de quel côté de la barrière on se trouve.
