Expo - Traces humaines
Les plages ont ceci de fascinant que chaque jour elles tentent d’effacer les traces que nous laissons. Comme une métaphore de la lutte entre l’humain et la nature.
J’ai toujours été fasciné par ce que la nature dessine elle même avec l’eau ou le vent. Le sable est maléable et un matériau idéal pour laisser des formes. Petit, nous faisons des chateaux de sable ou des barrages à marée basse. Mais nous sommes bien moins doués que la nature elle même qui sait aussi jouer de la lumière pour nous montrer son art. Elle fait briller tous les petits résidus de roche qui composent son sable, enterre ou révèle des coquillages et tout cela avec la force des vagues et du vent.

Elle peint simplement la vie dans toute sa splendeur comme aucun peintre ou photographe ne saura le rendre à chaque instant. La mer aime ainsi grignoter sur cette terre que nous avons colonisée. Nos constructions peuvent nous paraître solides mais nous sommes déjà si fragiles quand nous nous attaquons nous même aux vagues. Alors nous écrivons des mots dans le sable, des traces que nous savons si éphémères, comme nos pensées du moment. Le barrage construit par un enfant ne résistera pas à la première vague. Et lors des grandes marées, la digue sera envahie par le sable et l’eau salée qui ira jusqu’à tutoyer les maisons d’il y a un siècle ou deux. Les maîtres de ces lieux ne s’imaginaient pas que leurs fortunes faites gracce à la révolution industrielle allaient déjà saper notre présence sur terre.

Elle nous prévient déjà en laissant s’échouer ses prises sur la terre. Ici cette branche qui vient peut-être d’une crue. Mais aussi tous nos détritus qu’elle essaie de nous redonner car elle ne peut les avaler et les digérer. Tel un monstre arachnoïde, ce cadavre de la nature semble attendre son heure pour venir nous punir de nos méfaîts. Des artistes utilisent d’ailleurs ce bois humide et nettoyé par la mère pour lui donner une autre vie. J’ai la modestie de penser qu’il parle de lui même sans besoin de lui donner une humanité.

Comme dans un rite païen, nous lui donnons nos vieilles créations en offrande. Mais elle a surtout compris, la mer, que nous la prenons toujours comme la fossoyeuse de nos échecs. Poubelles, détritus ou épaves ne sont que nos incompréhensions du cycle de la vie. Nos plastiques viennent détruire d’autres espèces mais nous voyons maintenant qu’ils s’insèrent de manière microscopique dans nos corps et nos intimités. Les polluants chimiques aussi finissent par faire des boucles pour nous revenir dans nos assiettes. Même la radio-activité la plus sournoise ne peut disparaître à jamais dans l’immensité des flots et ses profondeurs inexplorées.

Derrière cette ossature de bois que nous avions construite, il y avait sûrement un fier esquif qui devait défier les vagues et les vents les plus violents. Etait-ce un chalutier ou un voilier de plaisance ? Je ne pourrais le dire maintenant. J’ai l’impression que la nature se délecte avec lenteur de démanteler ainsi notre création, comme pour nous faire souffrir un peu plus. Alors parfois elle sait nous attraper sur notre embarquation que nous tentons avec vanité de maîtriser et nous laisse, abandonnés sur une plage, ou sur un rocher. Nous ne sommes maîtres de rien, même pas de notre propre destin. Ce petit bateau de résine et de métal est bien à l’image de notre comportement : Il nous a amusé un temps puis nous nous sommes lassé, l’avons abandonné à son sort en attendant de trouver comment le ranger loin de nos regards.

L’humain tente de dompter les éléments. Le sable, il essaie de le fixer par des épis qui peu à peu sont ensevelis, laissant des traits que parfois on oublie. A tel point qu’il faut nous rappeler leur danger. Tout notre paradoxe est ici, à la fois se protéger et se créer ses propres dangers. Sur cette plage, j’ai connu ce même épi parfaitement immaculé, d’un béton gris clair. Puis il s’est recouvert d’algues et de coquillages. Le bois a vieilli et s’il pouvait servir de banc improvisé, maintenant personne n’y pense plus. Le défi de marcher sans y glisser pour les gamins du coin est un lointain souvenir. Il est pourtant toujours là et peut-être sera-t-il à nouveau visible au prix de couteux travaux avec des engins de chantiers, pendant l’hiver ou au printemps. Toujours cette lutte pour garder nos traces de vie. Et ce mépris de la vie qui avait colonisé cette construction aussi. Car un peu plus loin, les moules qui s’étaient fixées ont quitté aussi les lieux. Les rochers disparates ont été remisés pour des blocs stériles. Les crabes sont aussi partis.

Et quand la mer se retire pour découvrir le sable, elle laisse une bien curieuse signature, comme un réseau tentaculaire, un code à déchiffrer. De mares en mares, de bancs de sables en ruisseaux, elle recrée à chaque marée un autre décor. En se baissant, on peut parfois observer une petite crevette, un couteau ou un petit poisson. Le pêcheur à pied tentera de profiter de cette aubaine. Mais il n’est pas seul. Les oiseaux marins et côtiers aussi sont les bienvenus. Ils laissent leurs empreintes sur ce sable meuble, cherchent leur pitance, plongent parfois sur une proie. Les plus expérimentés s’en saisissent, s’envolent pour mieux la lacher sur une partie plus dure pour en déguster l’intérieur. Pour nous, humains, ce sont quelques traces de pas, parfois plus profondes quand c’est une zone gorgée d’eau salée. Nous imaginons des barrages dans ces reproductions de vastes deltas. Mais toujours et toujours nos traces humaines sont effacées.

